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Les livres du Père Communar

Les maisons que nous habitions étaient en argile comme les rêves et les croyances qui nous habitaient. Le rationalisme de mes lectures les effritait pendant le jour mais l’irrationalisme gagnait toujours du chemin la nuit. L’urbanisme propre au Ksar- venelles étroites, éclairage presque inexistant, de l’obscurité partout…- ne faisait que rendre plus dense, surtout la nuit, la présence de ce monde parallèle peuplé d’êtres différents et si proches de nous en même temps. Il ne fallait surtout pas empiéter sur leur plate bande , leur vengeance est sans ambages elle se manifeste avec la vitesse de l’éclair ; par exemple jeter de l’eau bouillante ou un liquide brûlant quelconque comme le thé sans la formule incantatoire adéquate est un geste à haut risque, on peut se retrouver illico presto en proie à des convulsions terribles, ou sujet à des délires, à des crises de démence violentes. Les Taleb étaient seuls habilités à les tirer d’affaire.
Dans l’exercice de leur fonction d’exorcistes, ils allaient devoir déployer souvent un savoir faire linguistique spécial, le polyglottisme de leur patient les laisse pantois et ils devaient continuer à les harceler mais en arabe. Le polyglottisme des êtres incrustés dans l’âme de l’autre était si variée qu’il pouvait avoir affaire à un…esprit venu d’Espagne pour un voyage d’affaire, ou de France, d’Angleterre pour tourisme, et même une fois ils sont venus des pays de l’Est pour s’installer définitivement au milieu de ces oasis, conquis par le charme de ces paysages pittoresques. Celui qui avait du succès est sans conteste celui qui parle hébreu, un juif disait le Taleb, avec lequel il aurait aimé converser en toute quiétude car il pourrait même s’entendre avec lui sur les moyens cabalistiques – la santé du patient étant reléguée en seconde position soit dit en passant- pour trouver le trésor que ses ancêtres ont caché depuis le prophète Salomon.
L’opportunisme des Taleb ne laisse pas de doute sur leur intention, l’avantage matériel seul, prime, avec le diable ou avec le bon Dieu. Je grandis dans cette atmosphère de superstition, d’amulettes, de talismans et je ne me trouvais heureux qu’avec un livre entre les mains enfermé dans la chambre à l’étage rarement fréquenté par les femmes ; ma mère me dérangeait pour une commission quelconque à chaque fois, mon père m’envoyait au jardin familial situé à quelques encablures pour arroser le potager ou pour donner à manger aux bêtes et à chaque fois je voyais ma lecture freinée, frustré je m’en allais non sans maugréer ; et bien souvent j’emportais avec moi mon livre bien caché et je continuais la lecture après avoir rapidement accompli les tâches demandées, et de lecture en rêverie bien souvent je fus surpris par la tombée de la nuit au jardin et tout d’un coup mon sang ne fait qu’un tour je vois déjà un monde occulte grouiller devant moi, je prends mon courage à deux mains et j’essaye d’être normal pour ne pas éveiller leur curiosité et je m’en vais doucement puis en courant en empruntons la venelle qui mène chez nous. J’avais bientôt seize ans et on allait me marier.
C’est ainsi que se closent les rêveries de l’enfance par injonction patriarcale interposée, finit même les lectures à longueur de journée, les flâneries insouciantes, les paresses… Le mariage me faisait peur, une cousine m’était promise depuis sa naissance, elle avait presque mon âge, elle avait la beauté sauvage des jeunes femmes qui ont grandi dans le dur labeur des tâches ménagères, son corps était ciselé comme celui d’une amazone, plus grande que moi de taille déjà elle me faisait de l’effet quand observée de loin: c’était une femme alors que moi j’étais à peine sorti de l’enfance. Les œillades qu’elle me jetait quand je la croisais chez nous, son sourire, ne me disaient rien qui vaille. En un mot le désir et la peur jouaient une sarabande inconnue au fond de mon être: j’étais tétanisé devant elle. Que de scènes érotiques j’avais rencontrées au cours de mes lectures mais confronté aux significations de certains mots que je ne comprenais que vaguement, les effets sur mon imaginations étaient mitigés et estompés. Bien sûr la vie sociale se chargeait de compléter notre éducation sexuelle mais j’étais très réservé et j’avais très peu d’amis.

Ce domaine restait à l’orée de mon savoir. Cette année je devais aller au lycée en seconde, avec une bourse qui faisait beaucoup d’envieux parce que j’ai été reçu major de promotion. Aller dans une grande ville pour étudier, en interne dans un lycée prestigieux n’était pas une mince affaire : il y avait outre le trousseau qui ne devait manquer de rien, l’argent de poche nécessaire pour les petits besoins qui se feraient sentir.
Or le mariage allait peser de tout son poids sur le maigre budget familial tiré de la vente des produits agricoles. Caché je surpris une conversation entre mes parents qui allait répondre à toutes les interrogations qui me laminaient : -Pourquoi ne pas attendre la fin de ses études pour le marier ? S’enquit ma mère d’une voix craintive auprès de mon père -Et ta nièce tu crois qu’elle va encore attendre, que dirons-nous à ses parents ? -Pour partir il a besoin d’argent de vêtements…le mariage va nous saigner…
-Dieu est grand et cet enfant a avec lui la baraka ; ne t’en fais pas femme on se débrouillera… Je sus dès ce jour que rien n’arrêterais la décision de mon père. Et je me suis mis à me préparer stoïquement à ce mariage. Pouvais-je faire autrement, les escapades ni les fugues n’étant mon fort ? Le Père Comminar était mon allié le plus sûr dans les dédales de cette vie monotone et peu instructive. Il tenait la bibliothèque des Frères de Foucauld en plein centre européen et j y allais dès que j’avais terminé le livre prêté. Le Père Comminar me posait toujours une ou deux questions sur le livre rendu, me parlait des livres reçus et généralement il me recommandait de lire tel ou tel livre et bien souvent il me glissait quelque argent pour ma famille qu’il savait pauvre ; argent que je remettais illico presto à mon père. Le Père Comminar aimait se promener dans les ruelles du ksar, il y éprouvait peut être un je ne sais quoi de mystique un rien de sérénité au sein de ces maisons imbriquées aux toitures en troncs de palmiers débordant jusque sur le dehors pour couvrir les venelles des dards agressifs du soleil ou des gels terribles de l’hiver. Enfants et vieux y trouvent havre de paix endroit agréable pour deviser et pour jouer mais la nuit on y voit goutte et cette obscurité est propice à toutes les apparitions possibles : du chat noir ensorcelé qui guette de vous jeter un maléfice si vous le frapper, ou du goule qui se fait prendre pour un vieillard qui vous demande de le prendre sur vos épaules sur lesquelles vous allez sentir peser un poids effroyable ou encore de ce fantôme qui lance des cris à vous rendre fou…Tout ce monde d’à côté avait ses règles confirmées par les Taleb et confrontées par les histoires que les plus futés racontent aux plus petits pour les terroriser ou par les adultes pour se vanter d’avoir été témoin d’évènements exceptionnels. Sortir de la maison était l’apanage des plus audacieux et même les adultes ne se réservaient cette faveur, après la prière de la nuit, que pour veiller entre copains ou quand ils sont invités, et ce prémunis contre toute éventualité désobligeante par un couteau bien effilé d’abord et ensuite par un bouclier de versets protecteurs -appris par cœur à la medersa dont l’utilité première tacite est d’éloigner les mauvais esprits ou de les commander pour les plus téméraires- répétés dès qu’un sentiment de frayeur nous saisissait. Les couteaux et les versets font peur, paraît-il, aux fantômes. Le Père Comminar venait chez nous de temps en temps pour prendre un thé avec mon père et converser avec lui sur les choses de la vie ; leur liaison ne datait pas d’hier . Ils avaient comme par hasard fait la guerre ensemble en Indochine, le Père Comminar était l’aumônier du bataillon et sentait chez ce jeune Nord africain de la détresse et s’occupait de lui remonter le moral quand il le pouvait .Mais ce qui le liait d’avantages à lui c’est qu’il lui sauva la vie et il n’oublia jamais le courage dont il fit preuve lorsqu’un énorme tigre surgit des fourrés pour s’attaquer à l’aumônier, mon père lui faisant face alors, déchargea sa mitraillette sur lui, en évitant de justesse la charge mortelle du fauve par une roulade à côté.

Ce domaine restait à l’orée de mon savoir. Cette année je devais aller au lycée en seconde, avec une bourse qui faisait beaucoup d’envieux parce que j’ai été reçu major de promotion. Aller dans une grande ville pour étudier, en interne dans un lycée prestigieux n’était pas une mince affaire : il y avait outre le trousseau qui ne devait manquer de rien, l’argent de poche nécessaire pour les petits besoins qui se feraient sentir.
Or le mariage allait peser de tout son poids sur le maigre budget familial tiré de la vente des produits agricoles. Caché je surpris une conversation entre mes parents qui allait répondre à toutes les interrogations qui me laminaient : -Pourquoi ne pas attendre la fin de ses études pour le marier ? S’enquit ma mère d’une voix craintive auprès de mon père -Et ta nièce tu crois qu’elle va encore attendre, que dirons-nous à ses parents ? -Pour partir il a besoin d’argent de vêtements…le mariage va nous saigner…
-Dieu est grand et cet enfant a avec lui la baraka ; ne t’en fais pas femme on se débrouillera… Je sus dès ce jour que rien n’arrêterais la décision de mon père. Et je me suis mis à me préparer stoïquement à ce mariage. Pouvais-je faire autrement, les escapades ni les fugues n’étant mon fort ? Le Père Comminar était mon allié le plus sûr dans les dédales de cette vie monotone et peu instructive. Il tenait la bibliothèque des Frères de Foucauld en plein centre européen et j y allais dès que j’avais terminé le livre prêté. Le Père Comminar me posait toujours une ou deux questions sur le livre rendu, me parlait des livres reçus et généralement il me recommandait de lire tel ou tel livre et bien souvent il me glissait quelque argent pour ma famille qu’il savait pauvre ; argent que je remettais illico presto à mon père. Le Père Comminar aimait se promener dans les ruelles du ksar, il y éprouvait peut être un je ne sais quoi de mystique un rien de sérénité au sein de ces maisons imbriquées aux toitures en troncs de palmiers débordant jusque sur le dehors pour couvrir les venelles des dards agressifs du soleil ou des gels terribles de l’hiver. Enfants et vieux y trouvent havre de paix endroit agréable pour deviser et pour jouer mais la nuit on y voit goutte et cette obscurité est propice à toutes les apparitions possibles : du chat noir ensorcelé qui guette de vous jeter un maléfice si vous le frapper, ou du goule qui se fait prendre pour un vieillard qui vous demande de le prendre sur vos épaules sur lesquelles vous allez sentir peser un poids effroyable ou encore de ce fantôme qui lance des cris à vous rendre fou…Tout ce monde d’à côté avait ses règles confirmées par les Taleb et confrontées par les histoires que les plus futés racontent aux plus petits pour les terroriser ou par les adultes pour se vanter d’avoir été témoin d’évènements exceptionnels. Sortir de la maison était l’apanage des plus audacieux et même les adultes ne se réservaient cette faveur, après la prière de la nuit, que pour veiller entre copains ou quand ils sont invités, et ce prémunis contre toute éventualité désobligeante par un couteau bien effilé d’abord et ensuite par un bouclier de versets protecteurs -appris par cœur à la medersa dont l’utilité première tacite est d’éloigner les mauvais esprits ou de les commander pour les plus téméraires- répétés dès qu’un sentiment de frayeur nous saisissait. Les couteaux et les versets font peur, paraît-il, aux fantômes. Le Père Comminar venait chez nous de temps en temps pour prendre un thé avec mon père et converser avec lui sur les choses de la vie ; leur liaison ne datait pas d’hier . Ils avaient comme par hasard fait la guerre ensemble en Indochine, le Père Comminar était l’aumônier du bataillon et sentait chez ce jeune Nord africain de la détresse et s’occupait de lui remonter le moral quand il le pouvait .Mais ce qui le liait d’avantages à lui c’est qu’il lui sauva la vie et il n’oublia jamais le courage dont il fit preuve lorsqu’un énorme tigre surgit des fourrés pour s’attaquer à l’aumônier, mon père lui faisant face alors, déchargea sa mitraillette sur lui, en évitant de justesse la charge mortelle du fauve par une roulade à côté.
Au moment d’enjamber le seuil de la chambreune envie très forte de lever les yeux me saisitet je vis un formidable oiseau noir sur le mur de la terrasse, une espèce de corbeau énorme et nos yeux se rencontrèrent en un regard d’une fantastique profondeur, puis il s’envola lourdement mais personne ne sembla avoir remarqué la présence, comme s’il était invisible ; une main ferme s’empressa de me faire baisser la tête pour éloigner mon regard de tout enchantement malfaisant.
J’entrais enfin dans cette chambre pour être confronté à une situation tant crainte, mon imagination était un lieu situé entre mes livres et mes superstitions : la femme était le réveil à cette sexualité naissante d’adolescent aux désirs vécus comme une transgression à des tabous qu’il valait mieux réfréner et vivre plus tard…ce plus tard était projeté dans le temps indéterminé d’une véritable histoire d’amour à vivre follement comme dans « Le Grand Meaulnes »…Je m’approchais hésitant, le cousin m’ayant enseigné les rudiments d’une approche plutôt rude, virile, mâle. Je m’assis à côté d’elle, lui pris la main et m’allongeait sur le lit tout habillé, elle fit la même chose comme si elle croyait que c’était une invite mais elle s’était tout simplement assoupie et nous nous endormîmes la main dans la main avec un engourdissement d’enfant ayant joué toute la journée, tous nos membres étaient comme ankylosés. Tard dans la nuit une espèce de frayeur me réveilla brusquement, les bougies étaient éteintes sauf une, la flamme du quinquet tentait de survivre dans cette obscurité de sarcophage et je vis la femme qui s’élevait dans les airs doucement avec ses habits de fête qui pendaient de chaque côté comme des ailes renversées, soudain un oiseau noir, énorme, m’est apparu me regardait profondément dans les yeux et disparu en un vol lourd mystérieusement, il n y avait aucune ouverture dans la chambre. J’étais en proie à une terreur inimaginable, le corps en sueur, puis soudain j’aperçus dans coin à peine visible ma femme assise les jambes repliées sur le buste et qui regardait fixement ailleurs. Tandis que l’autre femme flottait dans les airs. Je lançai un hurlement de terreur. On me réveilla, un instant plus tard en aspergeant mon visage d’eau fraîche.
Cette scène fut mise sous le compte de cauchemars dus à la fatigue, à l’émotion conséquente à l’évènement. Etrangement personne ne me demanda ce qui m’est arrivé. Le lendemain on me pressa d’en finir, de consommer le mariage dignement comme un homme. Pendant la journée je fus séparé de ma soi-disant épouse pour la passer avec les convives, les jeunes de mon âge. Et juste après le repas et la cérémonie obligatoire du thé on se sépara pour la sieste. En montant à l’étage où se trouvait la chambre nuptiale, je m’arrêtai sur le seuil de la porte brusquement, un formidable corbeau noir aussi grand qu’un chien se posa face à moi en un vol silencieux avec des ailes d’une envergure gigantesque. Et sans me rendre compte de ce qui m’arrivait je montai sur son dos et il m’emmena prestement vers les airs ; ce que je vis est sans commune mesure avec tout ce que j’ai pu lire ou voir durant toute ma jeune existence : des paysages d’une beauté inouïe s’offrirent à ma vue, puis nous pénétrâmes dans un monde étrange peuplé essentiellement de corbeaux dans les airs et sur terre. Une esplanade immense, plate, de couleur blanche, sans aucun relief semblait être le lieu vers lequel ils convergeaient tous quand l’énorme corbeau qui me portait s’y posa.

Bizarrement je n’éprouvais aucune crainte parmi tous ces oiseaux dont la couleur noire est rendue plus vive et luisante encore par la couleur claire du sol. En face de moi je distinguais nettement, parmi cette nuée d’oiseaux un siège plein de fleurs et assis dessus la plus belle des jeunes filles jamais rencontrées même dans les films vus à la salle de cinéma chez les Pères blancs. Elle me fit signe de m’approcher et une fois près d’elle elle m’expliqua dans une langue inconnue mais que je comprenais, comme par hasard, que nous allions célébrer la noce aux corbeaux : chaque année ils ramènent un jeune homme et une jeune femme de contrées lointaines au moment de leurs noces pour les remarier en quelque sorte ensemble, un deuxième mariage en même temps. Le choix est aléatoire en quelque sorte. Mais moi j’ai cru voir la belle blonde Hannah du livre « un Homme se penche sur son passé ». Un corbeau s’approcha de nous, le plus vieux sûrement et déposa une couronne de fleurs sur nos têtes. Nous étions mari et femme. Nous passâmes la nuit au milieu d’une liesse de croassements, de festins aux menus si diversifiés, si originaux. Jamais je n’ai été aussi heureux. Et le lendemain nous nous séparâmes tristes et en pleurs. Mon corbeau me ramena chez moi et me déposa là où il m’a trouvé sur la terrasse, recroquevillé dans un coin indifférent au soleil, le regard hagard, tétanisé… Ma mère me trouvant sur la terrasse en plein soleil alerta tout le monde et en me mettant à l’abri dans ma chambre on s’inquiéta de mon sort. Une fièvre me secouait de frissons, on me couvrit ; en proie aux délires je criais: «corbeaux !corbeaux ! Hannah !Hannah ! » puis parlais dans cette langue inconnue de la si belle jeune femme. On remit mon sort entre les mains du Taleb. Seul avec lui il se prépara en incantations en encens brûlé dans un brasero, il s’approcha de moi et soudain me gifla : allez sors ! sors laisse ce jeune homme tranquille ! puis, sans me rendre compte je me mis à parler dans cette langue inconnue de la belle jeune femme ; il continua sans cesse à me harceler, plutôt à harceler celui qui était en moi ; l’atmosphère était étouffante à cause de l’encens qui brûlait sans arrêt, j’allais à chaque fois tomber en syncope mais à chaque fois je fus réveillé par une paire de gifle de l’eau: allez sors ! sors ! Enfin il remit un talisman à mon père qu’on devait me mettre sous l’oreiller. On ne pouvait mais contre mes délires qui durèrent toute la nuit. Corbeau et Hannah furent répétés toute la nuit.
La sentence tomba le matin. Le Taleb posa son diagnostic de manière ferme et sans ambages. Les livres que je lisais étaient le lieu du mal, on devait les brûler en égorgeant un coq noir quand le soleil est au zénith. L’autodafé se fit le lendemain, on entassa tous mes livres de lecture en langue française y compris ce livre dont j’ai perdu le titre pendant quarante ans : « un Homme se penche sur son passé » et on alluma le feu. Le coq égorgé se débattait. Je pleurais à chaudes larmes. Et là haut dans le ciel, loin, très loin des corbeaux passèrent en croassant comme de magnifiques lettres d’alphabets.
J’avais un frère plus grand que moi. Un rêve enfoui dans les méandres de l’inconscient l’avait kidnappé et on avait dû négocier sa rançon à coups de talismans faramineux pour qu’il sorte de ce somnambulisme profond qui le tenait éveillé dans un délire constant.
A cette époque où il fit ses classes ésotériques dans le monde occulte de l’invisible, il apprit par cœur, en un temps record le coran en aller retour infaillible, boosté par des forces inconnues, que lui-même n’arrivait pas à contrôler, étant sujet à des crises d’épilepsie et de délires imprévisibles. Mais au sortir de la crise d’adolescence, où il fut happé par les tréfonds de ses cauchemars, il redevint un beau jeune homme qui fréquentait les maisons closes et osait prendre du vin en cachette ;il avait en bagarreur craint, les poings solides. Un jour à l’heure de la sieste, il m’emmena avec lui dans un lieu insolite, une demeure, banale, aux murs décrépis, aux fenêtres fermées, isolée de la caserne par un chemin de terre et entourée d’arbres comme s’ils voulaient la cacher aux regards. Un lieu de dépravation, pour sûr, un lieu où il doit se passer des choses pas catholiques. Il y entra et me dit de l’attendre à l’ombre d’un arbre. J’avais atteint ma douzième année, et le monde des adultes était encore un monde intrigant pour moi et mon frère, sans le vouloir, fut mon Grand Meaulnes et me le fit découvrir spontanément. Une demi heure après, il ressortit de la demeure, une femme, une brune joviale, et toute souriante ,la chevelure noire nouée sur la nuque en chignon, sortit la tête derrière une porte à moitié ouverte et l’interpella:
-Kader ! Kader revient ce soir !
-Je ne sais pas, si ce soir nous n’avons pas d’ invités .
La brune savait que la maison paternelle de son amant était une véritable zaouia et qu’il y avait plein de pauvres qui venaient y manger, les Taleb qui venaient de diverses confréries du Sahara… les nomades qui venaient une fois pas semaine pour commercer en ville… Je m’enquis de l’identité de la femme, il me dit que c’est Kheira, sa bien aimée en me faisant jurer, de ne divulguer le secret à personne.
Pour aller à la maison on devait traverser l’immense jardin public qui séparait le village des dunes mouvantes. C’est là où tous les enfants de la médina fourbissent leurs premières armes à la chasse aux oiseaux en tenant compte de l’expérience des ainés. Les tires boulettes étaient les plus prisés comme arme de guerre contre un clan adverse ou de chasse. Les plus habiles ne rataient jamais leurs coups et une seconde après avoir été visé, on regardait se débattre atrocement un pauvre rouge gorge ou un malheureux verdier sur le sol, quelque fois ce n’est qu’une aile de brisée, ou une patte de cassée et on pouvait le garder encore vivant, mais ses heures étaient comptées. Kader m’apprit à nommer les oiseaux, pas à les chasser , à les écouter chanter pas à leur clouer le bec en les tuant ou en les effrayant. Il n’était pas très porté vers ce genre de victuailles ,ce qu’il aimait c’était admirer les oiseaux entrain de sautiller d’une branche à l’autre en pépiant, certes il les avait chassé, enfant, en utilisant mille et une ruses dans cet immense espace vert,- aux indéracinables eucalyptus géants ,aux pins d’Alep si vert ,des peupliers ,des cyprès qui se dressent au milieu de ce ciel d’un bleu si pur ,des figuiers ,des grenadiers ,des vignes enfin des arbres et des végétaux étonnants par leur résistance au climat si rude en hiver ,caniculaire en été -qui bordent le ksar et le protègent des dunes .C’est là où il apprit les premiers rudiments d’une écologie confusément ressentie ;à l’école française ,laïque de surcroit ,on entendait ça par « leçons de choses » au jardin de son père c’était « leçons de vie » et dans cet immense espace vert qu’était le jardin public il apprit les premières leçons d’une liberté inégalable au sein de la nature ,activités ludiques ,rêveries ,contemplations… Il écoutait zinzinuler une fauvette ,il courait fasciné derrière un merle bleu ,un rouge gorge qui ne cesser de remuer sa queue attendait sur une branche l’ insecte inconscient ,la huppe fasciés que l’imagination des enfants confond avec le mythique « houdhoud » se laisse rarement approcher, un verdier prend son envol dans toute la splendeur de sa couleur ,les gémissements des tourterelles sont une véritable berceuse au plus fort de midi ; dans cette chaleur un pinson cherche de l’ombre dans le faîte d’un pin d’Alep ;les alouettes ,les pies ,les geais viennent boire ,à un ru sous l’œil émerveillé de l’enfant que j’étais. Et doucement il m’apprenait l’amour de la nature, il éduquait mes sens à un nouvel apprentissage : depuis j’abhorre dépecer un oiseau ou saccager un nid. Il y avait des lieux hantés dans ce très grand jardin. C’était le domaine des apparitions furtives et étranges, alors beaucoup d’enfants ne se risquaient pas à y pénétrer, ils pouvaient disparaître pour de bon pour être séquestrés dans des lieux inconnus, invisibles, ils ne pouvaient réapparaître que par la grâce d’un miracle ou par les incantations d’un Grand Taleb rompu aux secrets kabbalistiques. Or ce jour là en passant à côté d’un de ces lieux, reconnaissable par le très grand palmier qui y était planté, j’ai eu la chair de poule, mes poils se hérissèrent, mon frère paraissait très peu inquiet et ce que je vis était un grand corbeau , aussi grand qu’un chien sur la branche d’un arbre et il nous regardait de son œil impavide. Je voulais en parler à Kader , mais débonnaire , il semblait ne se rendre compte de rien . Le gigantesque corbeau pouvait se saisir d’un homme et l’emporter dans le ciel tellement était grande l’envergure de ses ailes quand il prit son envol , aussi silencieusement qu’il s’était posé. Fiévreux j’avais hâte dans ma frayeur de rejoindre mon lit, l’expérience que j’avais vécue plus récemment n’est elle pas issue de celle-ci, celle vécue enfant avec Kader. Et pourtant je n’avais parlé de cette vision à personne, de peur que cela ne se retournât contre moi, même pas à ma mère. Je grelotais de frayeur, ma température s’était soudainement et dangereusement élevée et ce n’est qu’ à coup d’encens , de benjoin brûlé dans un encensoir balancé sept fois au dessus de ma tête, à la lecture de versets coraniques que je m’endormis enfin apaisé. On imputa cet incident au caractère quelque peu ésotérique, obscur de la personnalité de Kader autour duquel tournaient des évènements étranges mus par des ombres; que Dieu nous en préserve !

À propos Mostefa Bencherif

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