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Plus belle la vie: Frantz Fanon, ou le guerrier-silex

Fanon est-il lu, encore aujourd’hui? Les jeunes algériens de maintenant le connaissent-ils? Est-il encore célébré comme le chantre d’une révolution contre la domination de l’homme blanc? Son engagement dans la guerre d’Algérie aux côtés du FLN était le signe d’une ouverture au monde, et il aurait pu, en sus de défendre la créolité, rejoindre n’importe quel mouvement de libération anticoloniale à l’époque, c’était dans ses convictions, dans sa vision du monde. On le considère comme ayant fait l’apologie de la violence, Sartre élève cette position aux nues, dans la préface aux «Damnés de la terre». Il a quelque peu flétri, semble-t-il son image d’humaniste. Le «guerrier-silex» tel que le nomme Aimé Césaire était quelqu’un de stoïque, les traitements durs, il les subissait sans rechigner. Ce même Aimé Césaire à qui il proposa de lui préfacer son livre «les damnés de la terre» et qui ne lui répondit jamais, ayant peut être craint, en tant que député des problèmes avec le pouvoir français. Il a écrit en quittant la Martinique à Leopold Sedhar Senghor, président du Sénégal fraîchement indépendant, mais il ne lui avait jamais répondu. Et finalement, il est accueilli à l’hôpital psychiatrique de Blida de 1953 à 1956 et c’est là que son destin bascule. Durant la révolution, Boumedienne s’enticha de Fanon. Il lui apporta une assise idéologique, toute rêvée qui s’inspirait quelque peu du castrisme, où il préconisait une révolution entre les mains d’une paysannerie luttant contre le colonialisme, «image métonymique du Tiers Monde luttant pour sa libération» (Meynier).
C’est ce qu’il développa au sein d’une commission de programme initiée par le FLN, programme qui resta en projet. Il a travaillé aussi sous les ordres de Redha Malek, avec Chaulet dans la rédaction des textes du FLN pour El Moudjahid. Chose quelque peu paradoxale, il défendit le droit à la femme de rester couverte par le voile pendant le colonialisme, parce qu’on voulait absolument la dévoiler. Or on voudrait imputer à ce discours une idéologie qui a cours actuellement et qui en fait son fer de lance, alors que lui avait des visées autres pour l’époque beaucoup plus humanistes qu’autre chose. Gilbert Meynier écrit que l’on ne saurait retenir, en tant qu’historien digne de ce nom, de Fanon ses analyses complaisantes et simplistes, qui rejette tout sur le colonialisme. Et qu’il na jamais voulu comprendre le peuple algérien en profondeur. Et qu’il a été en vérité le parfait idéologue d’un pouvoir révolutionnaire. On préfèrera les véritables psychanalystes arabes comme Naoual Saadaoui ou Fethi Benslama. Ce que propose Raphaël Constant, est une autre lecture de Fanon l’humaniste, celui qui avait dit refuser tout poste important au gouvernement algérien et qu’il préfèrera, une fois l’Algérie indépendante, ouvrir un cabinet médical. Constant en offre une biographie (L’insurrection de l’âme. Frantz Fanon vie et mort du guerrier-silex -Caraibéditions) où il essaye de montrer aux jeunes l’exemple d’un jeune intellectuel engagé, mort à 36 ans, et qui était profondément humain ouvert au monde, à toutes les cultures multiraciales. Mais il y a aussi quelque chose de désolant concernant le destin tragique de sa femme Josie Fanon, en Algérie, qui s’est suicidée en 1989. Elle portait une robe, la veille de sa mort, et des islamistes la rouèrent de coups et lui crachèrent dessus (ils ignoraient, paraît-il qui elle était). On se demande si Fanon aurait continué à vivre en Algérie s’il était encore en vie. Peut être, que ses analyses seraient plus percutantes et moins simplistes ? Il serait plus expérimenté et moins naïf.

À propos Mostefa Bencherif

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