Infos
Accueil » Actualité » Manifestations du 17 octobre 1961 à Paris : La France entre mensonge et crime d’Etat

Manifestations du 17 octobre 1961 à Paris : La France entre mensonge et crime d’Etat

Il y a 58 ans, les forces de l’ordre françaises réprimaient violemment une manifestation contre l’instauration, par le préfet de police d’alors, Maurice Papon, d’un couvre-feu à Paris et en banlieue parisienne pour les seuls Algériens, manifestation à laquelle a appelé le Front de libération nationale (FLN). En effet, c’était un mardi et en pleine guerre d’Algérie, des Algériens et Algériennes manifestent pacifiquement à Paris contre le couvre-feu décrété par le préfet de police Maurice Papon. Cette mobilisation, organisée à l’appel du FLN, sera très violemment réprimée. Selon diverses sources rapportées par les historiens, ce sont «des centaines de morts et autant de blessés, des manifestants emprisonnés dans des centres de détention spécialement mis en place dont le palais des sports, stade Coubertin, parc des expositions…» et les manifestants emprisonnés «ont subi des traitements atroces et des tortures». Comme le ridicule ne tue pas, le lendemain des massacres, Maurice Papon publie un communiqué de presse où il minimise la répression en évoquant officiellement… trois morts et accuse les manifestants de violence envers les forces de l’ordre !!! Si quelques journaux tentent de contester cette version, c’est néanmoins ce communiqué qui va incarner la version « officielle », Le Figaro en tête titrait, au lendemain de la manifestation en grande manchette à la Une : «deux morts, 44 blessés graves, 7 500 Nord-Africains arrêtés». Il convient de rappeler que cette manifestation intervient quelques mois après la suspension des négociations avec le FLN, le 13 juin 1961 et le putsch d’Alger d’avril 1961, qui a échoué, et ayant permis au général de Gaulle d’appliquer l’article 16 de la Constitution et de décréter un cessez-le-feu de trois mois. Papon justifiait cette répression aveugle par la présence de «groupes armés mobilisés pour encadrer la manifestation mais aussi pour la précéder», une verticale assertion et mensonge d’Etat, puisque le FLN avait donné des instructions: «la manifestation doit revêtir un caractère pacifique», nous dira un militant du FLN présent le 17 octobre à Paris et de renchérir qu’il «était strictement interdit de porter des armes, même des armes blanches». D’ailleurs, le FLN donne la consigne d’aller manifester en famille, avec femmes et enfants. Selon Ali Haroun, le seul but rechercher par cette action est «de briser le couvre feux qui défend aux Algériens de sortir le soir, c’est pratiquement arrêter toutes les activités organiques, les éléments du FLN étant pratiquement tous des travailleurs qui ne peuvent militer qu’après les heures d’usine».
Le préfet de police de Paris, Maurice Papon, qui a reçu carte blanche des plus hautes autorités, dont de Gaulle, lance, avec 7.000 policiers, une répression sanglante. Il y aura 11.730 arrestations, et peut-être beaucoup plus de 200 morts, noyés ou exécutés, parmi les Algériens. Ce jour-là, des centaines d’Algériens ont été noyés dans la Seine ou massacrés par la police française à Paris. Depuis le 17 octobre 1961, entre Paris et Rouen, il y’a eu le repêchage dans la Seine de plus de 150 cadavres d’Algériens. Parmi ces victimes Fatima Bedar, une jeune collégienne de 15 ans, qui fait partie de ces centaines de morts du massacre du 17 octobre 1961 et plus de 2 300 blessés. Le 31 octobre 1961, son père est appelé par le commissariat de Police pour aller identifier un cadavre repêché dans le canal de Saint-Denis. Il s’agit bien de Fatima, qui gît au milieu d’une quinzaine d’autres dépouilles et qu’il ne reconnaît que grâce à ses longs cheveux noirs. Comble du cynisme, le père se voit obligé de signer un procès-verbal fumeux selon lequel sa fille se serait suicidée. Cet événement et les massacres qui s’en sont suivis sont occultés par la France officielle jusqu’aux années 80, puisque Maurice Papon, Préfet de police en 1961, a été ministre jusqu’en 1981 et que Roger Frey, ministre de l’Intérieur en 1961, a présidé le Conseil constitutionnel jusqu’en 1983. A partir des années 80 des historiens vont commencer donc à produire des travaux de recherche sur la manifestation et sa répression. Mais il faut attendre 1997 et le procès de Maurice Papon (sur ses actes pendant l’Occupation) pour que les événements du 17 octobre refassent surface sur la scène publique. Commence alors un long travail de mémoire et d’écriture de l’histoire encore en cours. En effet, en octobre 1997, Maurice Papon est enfin jugé pour son rôle actif, entre 1942 et 1944, dans la déportation de 1690 juifs de la Gironde vers Drancy, dernière étape avant Auschwitz. Lors de l’interrogatoire de l’accusé, Jean-Luc Einaudi est appelé à témoigner. A la barre, il affirme qu’il y avait eu, à Paris en octobre 1961, un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon alors préfet de police. L’écho médiatique et politique de cette déposition est considérable. On a «découvert» d’autres cadavres dans les placards de Papon. Des cadavres qui ne sont pas ceux de Vichy, mais de la République Française. Avant d’être un événement bien connu des historiens, le 17 octobre 1961 a fait l’objet d’une amnésie complète. C’est elle qu’Einaudi a dû vaincre dans un long combat. Einaudi a mené ce combat pour la reconnaissance politique d’un crime colonial d’État, à travers un travail d’enquête solitaire qui le mène à écrire «La bataille de Paris. 17 octobre 1961» (publié en 1991). Puis le retentissant double procès Papon (Einaudi invité à témoigner de la responsabilité de Papon dans les événements du 17 octobre, puis attaqué par Papon pour diffamation !), qui aboutit à l’éclatement de la vérité historique. Après cet événement, il y a eu également la résistance acharnée de l’appareil d’État lui-même à livrer ses secrets contenus dans les Archives, et la lente et difficile apparition du 17 octobre 1961 dans les manuels scolaires Français. Un travail d’enquête qui convie aussi à une réflexion profonde sur l’incapacité de la société Française à regarder en face son histoire coloniale, et constitue un vigoureux plaidoyer pour l’acceptation pleine et entière de cet héritage colonial. « La Bataille de Paris » (1991), a eu le mérite de dresser un véritable « procès-verbal » du massacre du 17 octobre 1961 à Paris, qui ruine la version officielle et révèle en France ce crime d’Etat « oublié ». Ce travail, suivi d’une retentissante confrontation judiciaire avec Maurice Papon, son obstination à établir et à faire reconnaître cette tragédie, dont Jean-Luc Einaudi, selon le mot de l’historien Mohammed Harbi, un « héros moral ». Dix ans avant que la France ne se penche à nouveau en 2000 sur l’usage systématique de la torture dans la répression du nationalisme algérien. «C’est la première fois dans l’histoire des peuples qui luttent pour leur indépendance que le colonisé porte la guerre sur le sol du colonisateur», avait déclarait général Giap, au sujet des événements du 17 octobre 1961, marqués par une violence inouïe dont a fait preuve la police française contre les Algériens. Des atrocités commises en plein cœur d’un pays qui se targue d’être celui de toutes les libertés et de tous les droits !!!

À propos Hocine Smaâli

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*